06-20-2013-Mesure-et-démesure

Mesure et démesure du goût

20 août 2013

Dans « How Netflix is turning viewers into puppets », un article publié sur le site Salon en février dernier, Andrew Leonard cite House of Cards comme exemple que l’accroissement de la quantité de données collectées à propos des téléspectateurs risque de nous mener, globalement, à une diminution marquée dans la production de contenus inédits et créatifs.

Je suis un passionné des données, c’est mon pain et mon beurre, mais je suis aussi un amateur chevronné des différentes formes d’expression artistique. La conjonction de ces deux univers me rend relativement hostile aux théories qui tentent des les opposer l’un à l’autre, et je dois admettre qu’il m’est difficile de voir, dans l’article de Leonard ou ailleurs, quelque évidence qui pourrait permettre de soutenir de telles conclusions.

Leonard écrit, par exemple:

« Depuis plusieurs années, Netflix analyse ce que nous avons regardé la veille pour nous suggérer des films et des séries télévisées que nous aimerons regarder demain. L’entreprise utilise désormais cette même formule pour préfabriquer sa propre programmation afin de créer elle-même ce qu’elle croît que nous aimerons. N’est-il pas inévitable que le résultat d’une telle démarche soit que l’impulsion créative se retrouve canalisée dans un segment pré-construit? » (trad. libre)

Inévitable? Vraiment?

Comme dans de nombreux autres domaines, prédire l’avenir du marché télévisuel est assurément un pari risqué. Les données que nous analysons émergent du passé. Il faut en conséquence faire preuve d’une grande subtilité interprétative afin de déterminer avec quelque certitude si les tendances que nous y observons ne font que débuter, arrivent à terme, ou se transformeront en quelque chose d’entièrement différent.

Il suffit d’observer le marché boursier pour s’en convaincre.

Pour ces mêmes raisons, les considérations de Leonard quant à l’avenir de la production télévisuelle me semblent au mieux ténues, voire entièrement erronéesNetflix, comme tous les autres joueurs de ce marché, ne fait rien de plus que ce que fait l’auteur lui-même: ils analysent les tendances du passé afin d’anticiper ce qui viendra. Comme le reconnaît Leonard, il s’agit là, en fait, d’une proposition relativement incertaine.

Pourquoi tant de pessimisme?

La crainte du progrès a été un refrain commun tout au long de l’histoire moderne et contemporaine. Au 19e siècle, les Luddites étaient reconnus pour la vigueur de leurs protestations contre la Révolution industrielle. Les voix de leurs héritiers contemporains se font entendre encore aujourd’hui: « Google lit vos courriels », ou encore, « Facebook nous exploite! » La liste de ces dénonciateurs, il me semble parfois, est infinie.

Cette argumentation remonte en quelque sorte au Livre de la Genèse où, nous prévient-on, en mangeant le fruit défendu à même les branches de l’arbre de la connaissance, nous nous engageons dans une activité interdite. Nous semblons configurés, du moins collectivement, pour exprimer la crainte des nouvelles découvertes et de nouvelles technologies.

Par-delà ces truismes, toutefois, je crois qu’il y a quelque chose de troublant que nous taisons derrière ces histoires: une sous-estimation, voire un manque de confiance, envers la capacité de l’esprit humain.

Après tout, ce sont des êtres humains qui sont derrière ces algorithmes de collecte et d’analyse de données. N’ont-ils pas, eux aussi, des choix à faire; des sentiments, le désir occasionnel de créer par-delà la contrepartie financière? N’ont-ils pas la capacité de prendre cette information et de produire en se servant d’elle, de la transformer en des oeuvres inédites et originales?

Et nous, de ce côté-ci de l’écran, ne sommes-nous pas humains aussi? N’est-ce pas nous, clients, consommateurs, téléspectateurs, qui décidons si les sujets d’aujourd’hui, des variations sur les thèmes d’hier, sont toujours aussi captivants et excitant, ou banals et clichés? N’avons-nous pas toujours, en dernier recours, la prérogative de décider si les choix de ceux qui produisent ces contenus sont des succès ou des échecs?

Leonard demande:

« L’auteur peut-il survivre à l’ère où les algorithmes informatiques constituent l’ultime focus group? » (trad. libre)

Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que ce ne sont pas les algorithmes qui font le focus group, c’est nous. Nous sommes ce que les algorithmes tentent de capturer et de quantifier. Nous ne sommes pas réduits à des quantités. Les quantités sont employées pour tenter de nous comprendre.

Tout ce dispositif est mis en place précisément parce que les entreprises comme Netflix sont soucieuses de comprendre, de savoir. Et si elles échouent, alors ce sont elles qui en paieront le prix. Du moins, c’est que je choisis d’y voir.

Leonard craint que Netflix ne nous transforme en marionnettes. Il me semble plus judicieux de croire que nous ne sommes des marionnettes que dans la mesure où nous abdiquons face à notre liberté de choisir.

Du bout de son nez, Pinocchio avait peut-être, en effet, un problème de perspective.